"Not All that Jazz"

Un guide nommé Ornette Coleman…

In Varia on 18 juin 2015 at
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L’hommage d’un chroniqueur à un artiste qui lui a ouvert la porte du jazz.

Il n’y a pas longtemps, c’était Charlie Haden, maintenant Ornette Coleman. Sale temps pour le jazz.

Je viens d’arriver à Montréal, je sors du Lac-Saint-Jean… J’ai 17 ans, je ne connais pas grand-chose mais j’ai une tête sur les épaules. Ma collection de musique est mince : The Cure, Depeche Mode, U2, Kiss, Duran Duran, Queen, Indochine…, mais j’aime beaucoup la musique, me considère bon danseur à la discothèque. Je tape le beat avec mes mains sur mes cuisses, souvent. Je chante ! Je tiens ça de ma grand-mère.

Je commence le cégep au Conservatoire Lassalle, je pense devenir un acteur, ça sera pas le cas. J’y rencontre du monde, du monde important pour le reste de ma vie. Je me lie d’amitié avec un gars qui s’y connaît pas mal plus que moi, dans pas mal d’affaires, dont le cinéma et la musique. Le vendredi soir, je vais chez lui, métro Ahuntsic, moi c’est métro Sherbrooke. Cibole je trouve ça loin. Je sors du Lac, pas vu grand-chose dans vie, jamais été plus loin que Montréal : Baie-Comeau, ça compte pas.

La découverte du jazz

C’est le bordel chez lui, ça fume du pot, ça écoute des affaires que je ne connais pas… On regarde des films. Le premier qu’il me montre, Eraserhead… shit. Je comprends rien, mais je trouve ça bon, du moins je me force un peu. Putain qu’on va en regarder des films durant les prochaines années. El Topo, Holy Mountain au Cinéma du Parc, calvaire, j’en suis jamais revenu. Ichi The Killer… Miike yé fou lui. Pink Flamingos de John Waters… Bad Taste de Peter Jackson. Yes Sir! Madame de Robert Morin. Je commençais mon éducation de cinéphile.

Un jour, mon ami avait le char de ses parents, une Ford Escort avec un deck à cassette. On se promenait en ville. Y a de la musique qui jouait, je connaissais pas ça. C’était du jazz. À Dolbeau, famille de classe moyenne, mes parents, du jazz, Ils en écoutaient pas. Dans ma famille non plus, jamais entendu du jazz nulle part de manière consciente.

Dans le char cette fois-là, y jouait John Coltrane, My Favorite Things. Je le savais pas encore, mais le jazz allait devenir my favorite things. Je fus intrigué, ç’a pas été long, j’ai posé des questions. Mmm, c’est bon cette musique-là, c’est quoi, c’est qui ? Ok, Coltrane, cool. Ça sonne bien. Sur la cassette, y avait du Lester Young aussi, et du Charles Mingus… Fables of Faubus.

Oh, Lord, don’t let ’em shoot us!
Oh, Lord, don’t let ’em stab us!
Oh, Lord, don’t let ’em tar and feather us!
Oh, Lord, no more swastikas!
Oh, Lord, no more Ku Klux Klan!

Name me someone who’s ridiculous, Dannie.
Governor Faubus!
Why is he so sick and ridiculous?
He won’t permit integrated schools.

Then he’s a fool! Boo! Nazi Fascist supremists!
Boo! Ku Klux Klan (with your Jim Crow plan)

Name me a handful that’s ridiculous, Dannie Richmond.
Faubus, Rockefeller, Eisenhower
Why are they so sick and ridiculous?

Two, four, six, eight:
They brainwash and teach you hate.
H-E-L-L-O, Hello.

 Une adoption progressive

Grâce à Internet, aux bibliothèques publiques, aux disquaires indépendants, je me suis monté une petite discothèque jazz. J’en ai gravé des CD’s (un des plus marquant : Emphasis & Flight, 1961 de Jimmy Giuffre). Plus tard à l’école, mon ami est arrivé avec son discman et un disque à la superbe pochette, Free Jazz, d’Ornette Coleman. Voyons, Free Jazz dure 37 minutes, cibole. Pis c’est ben fucké c’te son-là. Y a comme pas de mélodie on dirait, y font juste jouer random. J’étais pas sûr. On tombe pas en amour avec Ornette du premier coup. Je trouvais ça lourd un peu pour mes oreilles presque vierges en jazz.

Y’a fallu faire notre éducation. Je me rappelle regarder au complet la série Jazz réalisé par Ken Burns et produite par PBS. Cela a permis de mettre en contexte et d’en apprendre plus sur la grande histoire de ce genre musical. Comme on dit en anglais It was growing on me, le jazz faisait son effet. Puis, mon ami acheta la compilation CD d’Ornette Coleman en lien avec la série de Ken Burns.

On l’écoutait constamment : Ramblin’, The Sphinx, Law Years, Blues Connotation, European Echoes, Lonely Woman… Tu veux un disque de char ? Un v’la un ! Je l’ai copié et tranquillement en l’écoutant souvant une nouvelle fenêtre de mon esprit s’ouvrait. La possibilité d’un jazz autre, d’une musique plus libre. Ç’a pas été long que j’ai tout pogné d’Ornette : The Shape of Jazz to Come, Something Else, Tomorrow is the Question (je me suis même fait un chandail avec la pochette de ce disque), This is Our Music, Crisis, Science Fiction, Tone Dialing…et la compilation Beauty is a Rare Thing, 6 disques !

Pionnier du free jazz

C’est fou quand on y pense, mais ce gars s’est fait blaster quand il est arrivé à New York en 1959 (il est né au Texas, Forth Worth). Ce fut un coup de tonnerre ! Ils jouèrent deux mois et demi au Five Spot, c’était toujours complet. Groupe de débile, ils vont détruire le jazz disaient certains… Pourtant, on réécoute ça aujourd’hui et c’est ben tranquille, avant-gardiste oui, plein de vigueur, mais écoutable, y a rien là comme on dit. Reste qu’il a changé à jamais la face de la musique au grand complet. Ça va plus loin que le jazz. Il a ses détracteurs (difficile de comprendre sa théorie des harmolodies) et ne reçoit pas tout le respect qu’il mérite à mon avis. Dans mon cas précis, c’est en passant par Ornette que j’ai découvert le free jazz et que je peux l’apprécier. Après lui, ce fut Archie Shepp, Albert Ayler, Sam Rivers, Pharoah Sanders, Dewey Redman, Marion Brown, Art Ensemble of Chicago, Anthony Braxton, Cecil Taylor, Peter Brotzmann, Evan Parker, Ken Vandermark, Mats Gustaffson…Ces musiciens lui sont tous redevables. Ils poussèrent encore plus loin une partie de sa vision. Ceux qui sont vivants poursuivent la tâche. Nous en avons la preuve chaque été durant le Suoni.

Aujourd’hui, mes albums préférés demeurent les deux volumes Ornette Coleman Trio at The Golden Circle Stockholm sur Blue Note, que j’avais achetés en CD. Je les écoute encore.

En 2006, il sortait Sound Grammar, sorte de come-back après 10 ans d’absence. Il gagna le Pulitzer avec cet album.

En 2009, il venait enfin à Montréal, la première fois depuis 1988 (il joua seulement 3 fois au Festival International de jazz de Montréal… disons que le FIJM ne valorise pas le free jazz). J’y étais, 3e rangée. Le lendemain, j’écrivais :

Ornette, Ornette, Ornette

Il y avait longtemps que je t’attendais Ornette

Tes albums que j’ai écoutés des dizaines de fois

Tes harmolodies dans mes oreilles

De mon ordinateur, vers l’album, vers la personne

Et maintenant ta présence réelle sur scène

Ton souffle directement dans mes tympans

Tes yeux fermés connectés en ton centre nerveux

Émotions, amour, son

Depuis que je te connais Ornette

Tu as changé en moi

La conception du temps

Comme un Einstein du jazz

 

C’est cliché, j’en conviens… La mort d’Ornette Coleman anime une tristesse chez moi. Pas mal plus que celle de Jacques Parizeau, même si je suis indépendantiste. Découvrir Ornette Coleman, c’était découvrir un guide, un esprit libre. Un gros doigt d’honneur aux conventions. La découverte de sa musique coïncide aussi avec la fin de mon adolescence et le début de l’âge adulte, là où l’on construit fortement sa personnalité, où l’on est très influencable, où l’on complète son identité. Avec le temps, le jazz est devenu pour moi presqu’un mode de vie (bientôt 10 ans de radio, des centaines de concerts). C’est en grande partie grâce à lui. Merci Ornette.

-Maxime Bouchard

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