"Not All that Jazz"

compte-rendu concerts Dr. Lonnie Smith, Brad Mehldau, Mehliana, Darius Jones @ FIJM 2014…

In Compte-rendu on 4 juillet 2014 at

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« Non, on n’a pas de billet à votre nom… Vous aviez un billet pour le concert d’hier avec Bill Frisell par contre. » Ah ben, géritole, encore ! J’étais au Gesù pour le concert d’Ambrose Akinmusire avec son quintette. Y a dû avoir une erreur de dates, ce n’est pas moi le responsable. Bon, ça arrive, faut croire.

Maudit, je m’étais fait un bon petit plan. Après le concert aller dans le quartier chinois, souper, finir mon livre, en débuter un autre, L’être et l’écran : comment le numérique change notre perception, de Stéphane Vial (Presses Universitaires de France, 2013), pogner un show dehors avant mon deuxième concert en salle, à 22h30.

En même temps, je ne suis pas vendu à Akinmusire. Mon album préféré demeure son premier, Prelude : To Cora (Fresh Sound New Talent, 2008). Depuis, je trouve sa proposition un brin prétentieuse sur disque. Ça m’impressionne pas plus qu’il faut. Un autre jeune musicien porté aux nues par la machine Blue Note/EMI. Cela dit, je passe sa musique à mon émission et j’aurais aimé l’entendre live pour me faire une réelle idée du potentiel et de son talent. Surtout que les musiciens de son groupe demeurent de bonnes têtes de jazz. J’aurais peut-être capoté. Ça sera pour une autre fois.

Suis donc retourné chez moi me faire à souper et regarder MasterChef, avant de revenir sur le site pour 22h.

Dr. Lonnie Smith Octet, 30 juin, Gesù, 22h30

Juste avant de me rendre au Gesù, j’ai fait un petit arrêt à la scène CBC/Radio-Canada, afin d’entendre le gagnant du concours de la relève Jazz en Rafale, le groupe Jagg. Le quatuor est formé de Gabriel Gagnon, tromboniste, Jules Payette, saxophoniste alto, Antoine Pelegrin à la guitare basse et Guillaume Pilote à la batterie. J’ai eu le temps d’entendre 20 minutes. Un jazz correct, de facture post bop, ayant comme singularité la combinaison guitare basse et trombone. Sans instruments harmoniques, le groupe propose des compositions originales intéressantes, quoique un peu réflexives pour un concert extérieur. Pas facile quand les autobus te passent dans face sur Président Kennedy. Il manquait peut-être un peu de tonus, mais le talent est là. À surveiller sur disque, bientôt.

Puis retour au Gesù pour le concert du Dr. Lonnie Smith Octet. Je ne suis pas un grand connaisseur de l’organiste, quelques albums tout au plus, mais je savais que ça allait groover ! Ce fut le cas. Fort d’un nouveau disque double, In The Beginning Volume 1 & 2, Lonnie Smith, à l’orgue Hammond B-3, arrivait avec une section rythmique bien rodée (trompette, sax ténor-alto-baryton, trombone), un guitariste inspiré et l’imposant batteur Jonathan Blake surplombant littéralement sa batterie. Il est impressionnant à regarder. La musique sur le disque revisite des compositions des 10 premières années de l’organiste, rendant ainsi un souffle funk et rhythm and blues au concert. Les yeux fermés, nous étions transportés à la fin des années 60 avec ce jazz-funk aux contours blues et soul.

Les solos furent partagés entre les cuivres, les anches, l’orgue et Ed Cherry aux allures de John Lee Hooker, avec son grand coat. Malgré son âge, Smith demeure très habile avec son instrument, un maître soul, variant les tonalités, agissant comme « chef d’orchestre ». Jouant des percussions de la main droite, souriant constamment, riant, il indique les solos et les reprises. Il s’amuse et le public aussi (pas très nombreux), c’est contagieux, on jubile intérieurement. Les quatre premiers morceaux (« Falling in Love », « Slow High », « Turning Point », « Keep Talkin' ») furent assez longs dans un enchaînement de solo par-dessus solo. Assez up-tempo, c’est un jazz entraînant, hyper groovy, on tape du pied. Cependant, la formule devient vite prévisible, on peut s’en lasser, mais une formule gagnante reste une formule gagnante.

Après 1h, ovation debout tandis que le groupe quittait déjà la scène pour une pause. Ce fut mon coup de grâce. J’avais entendu ce que je voulais entendre. Je ne voulais pas arriver chez moi à 1h30 du matin. Déjà que j’étais revenu…

Brad Mehldau, 1er juillet, Maison Symphonique, 19h

Rien de mieux qu’un congé férié lorsqu’il y a du soccer à la télé. Avant et après le foot, tout en cuisinant, je me suis tapé une couple de shows de Glastonbury 2014 (Interpol, Warpaint, Lana Del Rey, un peu d’Arcade Fire)… Je rêve d’y aller… Pour l’instant, c’est à la Maison Symphonique que je poursuivais mon aventure. Brad Mehldau s’y présentait en solo. J’avais acheté mes billets tôt, à la prévente, moi et ma blonde étions donc à la première rangée. Pour faire vite, je dois dire que j’ai beaucoup aimé cette expérience de proximité, j’avais l’impression d’être dans le piano.

Je suis la carrière du pianiste depuis une décennie. Je ne sais plus trop où ni comment il est tombé dans mon ordinateur, mais j’adore son Art of The Trio, notamment le Volume 4, Back At The Vanguard, le meilleur de la série selon moi. J’ai tout écouté de sa discographie, de Highway Rider à ses duos avec Pat Metheny, en passant par Modern Music avec Kevin Hays. J’ai même acheté son duo avec Renée Fleming à mon ex, et j’ai vu son concert à Montréal, avec Anne Sofie von Otter, avec ma blonde. Pour ainsi dire, j’ai une relation particulière avec Brad Mehldau

Étais-je vendu d’avance ? Sans doute, mais j’avais tout de même payé. À mon avis, ce fut une très bonne performance d’un pianiste au-dessus de la mêlée en terme de technique brute et d’interprétation. En un sens, c’est un liant entre Keith Jarrett et Fred Hersch. Avec les trois rappels, il joua 8 ou 9 morceaux, passant de ses compositions (Old West, une nouvelle compo sans nom) aux relectures (Martha de Tom Waits, Holland de Sufjan Stevens, Don’t Think Twice it’s Alirght de Bob Dylan, Jigsaw Falling Into Place de Radiohead, This Here de Bobby Timmons)…

Au-delà d’être un grand pianiste, c’est surtout un grand interprète. Quelqu’un ayant la facilité de transposer dans son univers l’œuvre d’un autre artiste. De cet angle, il est dans une classe à part. Côté piano, il fait passer l’émotion sans jamais rendre la chose difficile et alambiquée. Pureté du style, doigté précis, choix mélodique, il ne s’écarte pas trop des chemins connus et parcourus. Ainsi, son style et sa technique ont atteint une maturité, voire même leur limite. Le renouveau est loin, mais l’assurance demeure. Le voir et l’entendre faire passer la mélodie de la main droite à la gauche demeure stupéfiant. Cette main gauche toujours bien présente dans le rythme, répétition sérielle nous rappelant les influences de Glass et de Reich dans son jeu. On pense aussi au romantisme, à Debussy, à l’école française fin 19e, début 20e siècle. Jouer ces morceaux sans partitions, les yeux fermés, prouve le travail d’intériorisation qu’il effectue. Ce fut délicieux.

Mehliana, 2 juillet, L’Astral, 21h

Le lendemain, je retrouvais l’ami Mehldau, avec la même chemise, mais pas les mêmes pantalons, plutôt de type tam-tam sur la montagne. Ici donc, dans un tout autre contexte, cette fois avec le batteur Mark Guiliana pour le projet Mehliana. Ils présentaient le fruit de leur exploration que l’on retrouve sur le confondant disque Taming The Dragon (Nonesuch, 2014). Avant cet album, Guiliana m’était inconnu. Voila cependant un batteur sur qui compter dans le futur pour le « renouveau » jazz. Si renouveau il doit y avoir…

Ils jouèrent 45 minutes avant de prendre une pause, mais ce fut un 45 minutes délivré avec assurance. Pour ceux n’ayant pas écouté l’album, le choc a dû être solide. Nous sommes ici loin de l’oeuvre régulière de Brad. C’est un jazz aux effluves fusion, rock, drum’n’bass. Guiliana provient de la beatmusic et cela paraît. Le tempo est sec, régulier, comme un métronome, les brisures se font rares. Il joue beaucoup des cymbales, elles sont comme étouffées. Son bass drum est d’une importance capitale ici, pulsion nécessaire.

Mehldau, lui, joue du piano régulier, mais aussi du Fender Rhodes et deux autres claviers. Il joue de presque tout en même temps, passant d’un clavier à l’autre, gardant le beat d’une main, jouant une mélodie de l’autre, croisant même la chose. Parfois on dirait de la guitare, de la basse, c’est dirty. C’est un son suggérant Herbie Hancock, Chick Corea, une musique de film de science-fiction, ténébreuse, un peu froide, pas super émotive, plus up-tempo que down. Certains semblaient vraiment apprécier, le gars à côté de moi ne semblait pas savoir où classer cette musique dans le schéma habituel. On met ça dans électro-jazz ? Fusion ? Dur à dire. Il y a des passes rock, des abîmes minimalistes, des récurrences électroniques, ambient, ça flirte avec le new age because les synthétiseurs. C’est de l’exploration sonore en mouvement, avec micro-changements. Mehldau semble bien s’amuser et l’Astral était plein. Alors, tout le monde est content ?

Darius Jones avec Tarbaby, 2 juillet, Scène CBC/Radio-Canada, 22h

Quand j’ai vu ça, je n’en croyais pas mes yeux. Hein, Darius Jones dehors, gratuit. Il joue avec qui ? Tarbaby, ça me dit rien, je suis allé vérifier sur le net… Quoi ?!! Eric Revis à la contrebasse, Orrin Evans au piano et Nasheet Waits à la batterie. Ben voyons, section rythmique de fou. Y a de l’espoir mes amis, si le FIJM programme encore ce genre de quatuor dehors.

J’ai ainsi quitté Mehliana à la pause, car je suis un gros gros fan de ces 4 musiciens, notamment Revis. Lorsque je suis arrivé, ça venait de débuter. La foule était clairsemée, Evans jouait ça free jazz dans le tapis. Wow. Ils jouèrent des compositions originales, dont une de Jones que j’ai reconnue, « Chasing The Ghost ». Pour le reste, c’était du post bop intense avec des passes très abstraites et free. Evans jouant de l’avant-bras sur le piano, Waits tapant hyper fort sur la batterie, se sachant dehors, et Revis propulsant le quatuor avec des gros riffs gras. Il a même pris un solo en introduction d’une pièce. Faut quand même le faire, avec le public qui parle, les autobus qui passent, il ne s’en laissa pas imposer.

Jones fut fidèle à lui-même, évoquant le soul, le dramatique, le blues et les déchirements intérieurs avec son style particulier au sax alto qu’il fait crier habilement. Ça swinguait en même temps que c’était inquiétant. Le son était moyen, mais tout de même, super belle prise du FIJM.  Ça aurait pu être au Gesù… ou la Sala Rossa.

En partant, j’ai croisé un ami qui appréciait bien cette musique. Nous nous sommes dirigés vers la grande scène pour prendre une bière, jaser tout en écoutant le Melbourne Jazz Orchestra. C’était bien, divertissant, quoique trop de pièces vocales, le ska, c’est meilleur en instrumental. En tout cas, ça sentait le reggae et ça complétait à merveille une super soirée au centre-ville de Montréal.

-Maxime Bouchard

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