"Not All that Jazz"

compte-rendu concerts The Heath Brothers et Roy Hargrove Quintet @ FIJM, 26 juin 2014

In Compte-rendu on 27 juin 2014 at

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Quand je suis arrivé à la salle de presse du Festival International de Jazz de Montréal, y’avait de l’énergie dans l’air et de la nervosité. Les jeunes filles à l’accueil éteignaient des feux, une journaliste africaine interviewait Wesli.

Je venais chercher mon accréditation de journaliste pendant qu’à côté de moi un autre gars venait ramasser des passes backstage pour le concert de Woodkid. André Ménard en pied de bas faisait les cents pas, y’avait pas l’air content. « Ça fait des semaines que j’ai demandé ça, comment ça se fait que vous les avez pas ?…Je suis pas impressionné… » Ouille, je n’aurais pas aimé être en arrière du comptoir quand le big boss se fâche. Finalement, on m’a dit que je n’avais pas d’accréditation. Juste à se présenter à la salle de concerts et ramasser mon billet de faveur. C’est la première fois en 7 ans que je ne suis pas « accrédité ». Bon, ça ne change pas grand-chose, sauf que je ne pourrai pas avoir accès à la salle de presse et venir me prendre une petite Heineken frette après ma ride de bike from Rosemont…Too bad. En passant, les pistes cyclables à l’heure de pointe, c’est dangereux ça, vive les petites rues.

The Heath Brothers, Upstairs, 27 juin 2014, 19h

J’ai pogné la dernière édition du magazine Downbeat en sortant puis je me suis rendu au Upstairs là où débutait mon festival 2014. Comme premier concert on y présentait The Heath Brothers, en quartet. Joël, le propriétaire, m’avait gardé une place au bar, me suis ramassé tout au bout, là où les serveuses viennent chercher leur drinks, pas le meilleur spot disons. J’ai regardé le concert sur la télé positionnée en haut dans le coin, mais au moins j’étais dans place. Là aussi c’était le branle bas de combat. Y’a une rotation du staff assez étrange dans ce club…J’ai sorti mon magazine (très belle édition du 80e anniversaire, The 80 Coolest Things in Jazz Today) pour enfin boire une bière bien fraîche ! Hops and Bolts brassé par Creemore, correct, mais pas assez houblonnée à mon goût.

Joel a tamisé les lumières puis les musiciens s’avancèrent par l’arrière vers la scène. En passant près de moi j’ai souri à Albert « Tootie » Heath, il m’a regardé puis m’a tapé deux trois fois sur le bras, ma journée était faite ! Les frères Heath sont deux vétérans du jazz. Au saxophone, Jimmy à 87 ans tandis que son frère le batteur Albert à 79 ans. Ils sont accompagnés de deux « jeunes », Jeb Patton au piano et de David Wong à la contrebasse.

Le style du quartet est relativement décontracté, Jimmy ne soufflant plus aussi fort que dans les années 70, mais il demeure précis et il swing constamment. On pense à Coleman Hawkins et Ben Webster. C’est du hard bop, mâtiné de standard, de blues, c’est de bon goût. La section rythmique ne déchire pas, elle s’acquitte de sa tâche sobrement. Par contre, je reste surpris de la vivacité du batteur. Il est enjoué, rigoureux, toujours prêt à donner dans le back-beat à contre temps, il est vif. Pendant les solos, Jimmy Heath garde le sourire aux lèvres, il semble content. Il parsème ses interventions au micro de blagues, un pince sans rire. Pas de rappel, « we need to urinate »…

Au total, ils jouèrent 9 morceaux dont plusieurs reprises intéressantes pour environ 1h25 de musique. Le tout se terminant avec quelques mesures de leur « theme song » composé par Pat Patrick, un ancien du groupe de Sun Ra. J’ai quitté l’Upstairs heureux comme un enfant. Il y avait une belle vibe en ville, le monde semblait beau, bonsoir mesdames !

Programme du concert :

Project S (Jimmy Heat); Soul Eyes (Mal Waldron); Daydream (Billy Strayhorn); Orpheus Wish (Jeb Patton); I’m Glad There Is You (Jimmy Dorsey); Fugi Mama (Blue Mitchell); You Are Me (David Wong); On The Trail (Jimmy Heath); Long Gravity Theme Song (Pat Patrick).

Woodkid, Place des Festivals, 26 juin 2014, 21h30

Entre mes deux concerts j’avais le temps de prendre au passage quelques minutes du « méga-concert-technique-au boute-défi grandiose » de Woodkid. Je ne connais pas le gars, ni sa musique, j’étais donc vierge. Je me suis placé loin question de pouvoir quitter facilement vers le Gesù le moment venu. À 21h30, le gars qui attendait à côté de moi à la salle de presse est monté sur scène venir lire ses deux feuilles brochées. Comme à des enfants, il nous a expliqué les corridors de sécurité et les sorties, dans les deux langues officielles. Puis sans plus tarder, il a présenté…André Ménard qui portait ses souliers et Laurent Saulnier. Ce dernier nous a alors avertit : « Ceux qui pensent avoir tout vu, ben vous avez rien vu ! » Oh boy, j’ai ri.

La musique downante de Woodkid a alors débutée. Après 45 minutes de show, aucun frisson, aucun wow, sont où les mégas projections, est où la vibe, y’a pas de guitare, y’a pas de basse ? Non, mais y’a des cordes en masse, des percussions, des cuivres. À mes oreilles, on dirait un mélange de Imagine Dragons, Timber Timbre et de Tindersticks pour la voix. C’est peut-être bon, mais d’où j’étais c’était ordinaire. En fait, tout est ordinaire quand tu es loin sur la Place des Festivals, le son se rend mal, le public n’est pas là pour le show, mais pour voir et être vu. En tout cas y’avait du monde en masse, ça jasait.

Puis je me suis permis de rêver. De rêver à un grand concert jazz extérieur lors des fameux « événement spécial ». Genre un spécial Blue Note, question de célébrer le 75e anniversaire du label de jazz le plus connu. Tsé une belle brochette d’artistes de l’étiquette, faire venir des légendes vivantes du jazz jouer des trucs hard bop et funk des années 60 et 70, du acid jazz des années 90, etc. Ça aurait été l’occasion parfaite. Ben non…Si le public montréalais est si fantastique que ça, messemble qu’il doit être capable d’écouter l’équivalent de deux 33 tours de musique jazz en ligne. À moins que le jazz dehors pour une grande foule, ben ça marche pas. Je vais me rassurer en me disant que c’est ça la réponse…

Roy Hargrove Quintet, Gesù, 26 juin 2014, 22h30

Je dois avouer avoir perdu la trace du trompettiste Roy Hargrove. La dernière fois que je l’ai vu en concert, c’était au Spectrum en 2007. Après un album en big band et un passage au FIJM en 2010, zéro signal radio. Le voilà de retour dans la meilleure salle pour du jazz à Montréal. Bien friqué, chaussure de basket Nike au pied, lunette de soleil à monture blanche, Roy Hargrove a dominé la scène pour ce concert presque à guichet fermé. C’était bon les amis. Pour l’occasion, son « quintette classique » était formé de son de fidèle saxophoniste (alto) Justin Robinson, du pianiste Sullivan Fortner, du contrebassiste Ameen Saleem et du batteur Quincy Philips. Pardon le cliché, mais c’était un groupe noir pour du jazz de noir inventé par des noirs.

On ressent ici le professionnalisme d’un tel groupe, le tout est rodé au quart de tour, aucune perte, on navigue entre les ballades, les compositions plus agressives et les ambiances mid-tempo. Hargrove n’annonce pas les morceaux, il joue. Au total, je crois avoir dénombré 13 ou 14 titres. Souvent, deux pièces s’enchaînaient dans une transition presque imperceptible, mais tout de même sensible. Dans l’ensemble, on parle d’un jazz très énergique, du beau post bop de qualité supérieure, cérébral. Les compositions, sans être très originales, mettaient en valeur les qualités de soliste du pianiste et du saxophoniste.

Hargrove pour sa part en prendra plusieurs, il n’est pas un verbomoteur, il joue plutôt dans les nuances, peut souffler fort, mais préfère l’émotion et l’économie des notes. Il chantera aussi, deux fois, dont une ballade à fleur de peau, style Nat King Cole-Chet Baker, de sa voix faible. Il jouera du cornet à quelques reprises, le public pendu à son souffle. C’est plutôt Justin Robinson qui sera le marchant de vitesse. Son style préconise les longues phrases pleines de notes aigües, impressionnante manifestation de contrôle, on pense à Cannonball Adderley, mais sans le blues et le soul.

De son côté, le pianiste Fortner possède une excellente main droite, bien swing, tandis que le batteur Philips met beaucoup l’accent sur les cymbales. Saleem à la contrebasse gère le groove de juste manière, déposant sa casquette sur le manche de son instrument comme une patère. Il brillera sur l’une des pièces les plus amusantes du concert lorsque le trompettiste et le saxophoniste empruntèrent les escaliers de la salle pour venir jouer dans le public. Ils quittèrent ensuite vers les coulisses, suivi du batteur, du pianiste, laissant finalement le contrebassiste moduler sur le thème pendant 2-3 minutes seul sur scène, pour terminer en sourdine…frissonnant.

Ovation debout, retour des musiciens pour encore 20 minutes de musique avant le salut final.

Pour ma part, ce fut un très beau départ pour cette 35e édition du FIJM. Une soirée de hard bop où Woodkid n’avait aucune chance malgré son orchestre d’accoter deux octogénaires et un quintette à la maîtrise parfaite de son idiome.

-Maxime Bouchard

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