"Not All that Jazz"

compte-rendu, Trio 3, 19 juin 2012 @ Sala Rossa…

In Compte-rendu on 21 juin 2012 at

Quand le train de l’histoire passe, embarque…

Trio 3 (Reggie Workman, Oliver Lake, Andrew Cyrille), 19 juin 2012, Sala Rossa…

Mon avant dernière soirée au Suoni cette année était celle que j’attendais le plus. La visite de trois légendes du free jazz avait de quoi nourrir mes attentes. Trio 3 avec Andrew Cyrille à la batterie, Oliver Lake au sax alto et Reggie Workman à la contrebasse nous a offert en cette chaude soirée de juin une démonstration parfaite dans l’art de mélanger les genres jazzistiques à son mieux tout en préconisant une liberté artistique maîtrisée. Voilà l’un des meilleurs concerts jazz auxquels j’ai assisté depuis que j’anime à la radio.

On pourrait donner l’étiquette de free bop à cette musique, tant pour le rythme que pour la structure des pièces. Sous le vernis free il y a tout de même une logique inhérente, un parcours à suivre. Les musiciens ont leur partition, quelques motifs et mélodies viendront ancrer cette musique à notre monde avant d’être trop « out there ». En ce sens, cette une musique facile à suivre parce qu’émotive et vibrante, on tapera du pied toute la soirée.

Ce fut un concert somme toute généreux considérant l’âge vénérable des musiciens avec un deuxième set supérieur en termes d’énergie. Au départ, l’approche libre dominait la soirée. Cyrille débuta la performance debout, devant sa batterie, tapant dessus. L’exploration n’est jamais loin, plutôt partie intégrante de la proposition. Puis, une fois les muscles déliés, réchauffés, le trio a pris son envol, sans jamais retomber. Un feu roulant de groove, de bop, de free, de swing, de jazz presque modal. Les époques défilent, les années 60, mais surtout les années 70 pour le style de Workman et le travail sans relâche de Cyrille. Tout un batteur, poussant toujours ses deux compères, imaginant des combinaisons inédites, épiçant la sauce par un coup fort ici, une série de cymbale là. Le tempo est rapide, voir furieux, on pense à Archie Shepp, à Coltrane nécessairement, pour le « sheets of sound » offert par Lake de même qu’à Sam Rivers. Ils ont même joué un morceau en l’honneur du grand Sam avec lequel Workman travailla.

Oliver Lake joue relativement fort, souvent dans les aigües, avec de courtes phrases pleines de notes, mais beaucoup de phrases. Il ponctue tout de même ses improvisations par des passages lourds, bas, profonds, il passe le sax devant le micro, gauche, droite, gauche, droite…Il est le plus lyrique des trois. Il assure, il est en plein contrôle de son instrument, de son art.

Pour ma part, je suis totalement submergé, imprégné par ce style de jazz me frappant droit au cœur, à la tête. C’est le style que je préfère. Je regarde souvent Workman, il porte des grosses lunettes noires comme dans le temps, je suis ébloui, l’histoire du jazz devant mes yeux. De plus, il est fascinant à regarder travailler. Il ne joue pas une tonne de notes, mais préconise la clarté et la force à la virtuosité décapante. Il sait varier ses effets, utilise l’archet, sa contrebasse devenant parfois un instrument percussif. Il joue de grosses notes, étire les cordes, fait vibrer le son, bang bang avec son majeur ! Le groove le traverse de part en part, il est heureux d’être là. Il a même souligné le caractère créatif de Montréal qu’il a ressenti en ville, ce quelque chose d’unique…Free mind look alike !

Le trio sait aussi faire dans l’abstraction, comme sur le 2e morceau du 2e set. Ils partirent de très loin, de presque rien, dressant un portrait aux allures de trame sonore western, Workman jouant de petits instruments à bouche, Lake soufflant et parlant dans son sax en même temps. Puis vint le moment culminant du concert, la pièce A Tribute to Bu écrite par Cyrille en hommage à Art Blakey. Le batteur s’est alors illustré avec un solo rappelant le style et le son du Jazz Messenger, très vigoureux, fort et exalté. La foule se leva spontanément dès la fin du morceau, jubilation!

Le trio termina la soirée par quelques pièces d’esprit post-bop à la grande joie du public. Le party était pogné à la Sala Rossa. Une énergie juvénile soufflait à travers l’expérience des trois musiciens.

Avant de quitter, Andrew Cyrille cita André Hodeir, musicologue et violoniste français, comme quoi le jazz est la réflexion des émotions de la civilisation et que son accomplissement ne peut se faire que par l’effort…tâche colossale si l’en est une.

Si effort il y a, ce ne fut pas de notre côté en ce mardi soir. Facile, suffisait de se pointer à la Sala Rossa, s’asseoir, s’ouvrir, regarder, écouter et s’évader en toute liberté…Je crois même n’être pas revenu encore…

-Maxime Bouchard

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :