"Not All that Jazz"

Compte-rendu: Satoko Fujii Ma-Do

In Compte-rendu on 29 septembre 2011 at

… au service de l’intelligence…

Satoko Fujii Ma-Do, 19 juin 2011, 20h30, Sala Rossa

Bon dieu qu’il faisait bon être à la Sala Rossa dimanche dernier le 19 juin pour le concert du projet Ma-Do de la pianiste japonaise Satoko Fujii. Centré autour de la pianiste et du trompettiste Natsuki Tamura, le quartet était complété par le batteur Akira Horikoshi et du contrebassiste Norikatsu Koreyasu. Une petite bulle de jazz écrit dans une mer libre et de free. C’était un bonheur de renouer un brin avec la composition, largement expurgée par les groupes invités au Suoni.

Je ne connais pas beaucoup l’œuvre et le répertoire de Fujii. Basée à Tokyo, active depuis plus de 35 ans, ses collaborations sont nombreuses, ses projets aux dimensions variées (du solo jusqu’à l’orchestre.) Avant le concert, toutefois, j’ai pu écouter le poignant et intense disque Desert Ship (Not Two, 2009). Dès la première écoute je fus happé par la qualité des compositions, la flexibilité des musiciens et la balance entre improvisation et écriture. En concert, la transposition fut une réussite en ce qui me concerne.

On pourrait dire qu’il s’agit d’une musique qui s’adresse à l’intelligence du public. Elle émerveille tout en gardant le spectateur actif et sur le qui vive. Pourquoi ? Les compositions sont imprévisibles, les harmonies et mélodies souvent complexes et ambitieuses, les structures rythmiques variant constamment. Sans oublier le talent exceptionnel des musiciens. Impossible de s’ennuyer et de trouver ça plate.

La soirée débuta lentement sur une introduction de contrebasse à l’archet, puis chacun des instruments s’ajouta afin de lancer le bal pour un premier set court de 45 minutes, mais très dense et compact. Les deux premiers morceaux furent joués sans pause, enlacés l’un dans l’autre dans une transition parfaite, idem pour les deux pièces suivantes. La musique sera tantôt syncopée, tantôt très lyrique, presque romantique. Elle ira dans le hard-bop puissant, puis dans un free contrôlé en passant par le jazz modal. C’est la clé des compositions, son caractère « inside-outside » puissant. Les contrastes seront nombreux, en privilégiant une certaine torpeur intense, au bord de la ballade tonale et de la dissonance contemporaine.

Oh oui il y a de la couleur, le spectre est large. Il y aura aussi des climax saisissants atteint par l’ensemble, avec au premier plan la pianiste et le trompettiste. Ce dernier possède un son presque feutré, ténébreux par moment, à la Taylor Ho Bynum rencontre Dave Douglas. Parfois, il souffle sans presser les notes, présence absente dans ce décor musical complexe. Il y a du mystère, la musique tendue comme un élastique prêt à céder.

Pour sa part, la pianiste Fujii nous démontre l’étendu de son vocabulaire en jouant posément pour ensuite attaquer. Elle déposera des motifs répétitifs qu’elle lancera en l’air pour mieux y revenir quelques mesures plus loin. Elle jongle avec les concepts, les idées. Elle frotte les cordes à l’intérieur du piano avec une baguette, frappe le bois de la main droite, joue des notes de la gauche. Elle couvre complètement le clavier, elle est féroce. D’une certaine manière, je trouve cette musique proche de celle du deuxième Miles Davis Quintet, mais rendu à un autre niveau, supérieur. Je pense un peu à McCoy Tyner, mais en plus varié, plus riche.

Le deuxième set sera encore meilleur que le premier. Sur le même mode (deux blocs de deux compositions s’enchaînant), le quartet ira plus loin dans sa démonstration vivifiante entre violence et douceur, entre brisure et continuité. Le contrebassiste sera très groovy maintenant, il y a un peu de blues dans l’air. Je tape du pied bien accoté au bar. A l’écoute, le public peu nombreux se retient dans sa manifestation. Il n’y a pas beaucoup d’applaudissements, les musiciens se relayant les solos sans nous laisser le temps de s’exprimer. Le batteur est solide. Sans artifice, techniquement irréprochable, il est plus proche de Buddy Rich (sans la virtuosité) que de Paal Nilssen-Love. Réservé, mais efficace, il frappe souvent le rebord de son tambour, tac tactac…

C’est un jazz moderne, une musique contemporaine de haut niveau, recherchée, exaltante et relativement accessible, pour peu que l’on se donne la peine et que l’on soit curieux. Manifestement, plusieurs mélomanes ont loupé ce rendez-vous…pourtant ce fut un réel plaisir, un des meilleurs concerts que j’ai eu la chance de voir récemment à la Sala Rossa. A classer pas loin de Vandermark 5 pour la rigueur des compositions et l’habileté de l’exécution.

-Maxime Bouchard

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