"Not All that Jazz"

Compte-rendu – Bitches Brew Revisited / Vijay Iyer Trio

In Compte-rendu on 29 septembre 2011 at

« Car, enfin, penser c’est, dès la première seconde, agir; on ne peut penser sans prendre parti dans l’univers, et les partis que prend la pensée sont infiniment plus déchirants que ceux que manifestent l’action. »

– Pierre Drieu la Rochelle in Seconde lettre aux surréalistes, NRF, février 1927.

Jazz Marathon – Jour 7
par Maxime Bouchard

Ça se poursuit toute cette musique à Montréal ville de jazz, ville de verre (?). Ce matin en me rendant au travail, la première personne que je croise porte un t-shirt de Thelonious Sphere Monk. Présage, hasard ? En tout cas, je sens que ça va être une bonne journée ! Nous y voilà enfin à ce Festival International de Jazz de Montréal, 31e édition. On en parle en bien, on en parle en mal, mais ce festival possède un pouvoir d’attraction indéniable. Entre les concerts extérieurs gratuits, les événements spéciaux, les rencontres au sommet et la visite des légendes, la tête nous tourne dans cette foule immense. Cette année encore, je couvre quelques concerts en salle. Je dois dire que j’ai de la chance car je vais pouvoir apprécier le travail de grands artistes, dont certains que j’aime beaucoup, sans même débourser un sous. La magie des médias !

Pour cette soirée d’ouverture j’ai deux concerts au calendrier. J’adore ce genre de soirée où en un instant on passe d’un univers musical à l’autre. C’est un peu la force du festival. L’orgie de l’offre qui dépasse nettement la demande. Comme ils disent, The Biggest, The Longest, the Best ! Gardons-nous quand même une petite gêne…


Bitches Brew Revisited avec Vernon Reid (guitare), Graham Haynes (trompette), DJ Logic (platines), Melvin Gibbs (guitare basse), James Hurt (claviers), JT Lewis (batterie), Adam Rudolph (percussion), Antoine Roney (saxophone, clarinette)

De prime abord, il s’agit d’un concert intriguant avec lequel débuter ce festin jazz. Dans ma discothèque, Bitches Brew (Miles Davis, 1970, Columbia Records) trône assez haut dans ma hiérarchie émotive et appréciative. Ce disque à ouvert pour moi tout un horizon jusqu’alors insoupçonné. J’ai même un chandail avec la superbe pochette imprimée dessus. Il s’agit aussi objectivement, d’un album phare dans le jazz moderne. En ce sens, il devenait intéressant de voir comment cette musique allait être réinvestie 40 ans après la sortie du mythique album.

Le concert fut présenté dans un Théâtre Jean-Duceppe clairsemé. DJ Logic ouvra le spectacle avec un échantillonnage du Bitches Brew original. Puis les musiciens vinrent le rejoindre tandis que derrière sur une toile débuta la projection de très belles peintures nous rappelant l’esthétique propre à l’album. Près d’une dizaine de ces projections accompagnèrent la performance qui ne fut pas très longue ni généreuse. Une fois les musiciens installés à leur instrument, la musique décolla de manière progressive comme plusieurs pièces sur le disque. Je n’ai pas noté le nombre ni le titre des pièces, mais ils en jouèrent 5-6 comme différents mouvements et ambiances.

Le résultat est bon, mais pas super convaincant. C’est très fusion il faut le dire. Le son est fort, il y a beaucoup d’information à décoder en même temps. Le clavier est très présent, il est comme un liant. Le claviériste et le bassiste installent les mélodies que l’on reconnaît aussitôt (si vous connaissez l’album bien entendu). La musique s’étire, il y a progression harmonique, l’on crée une montée sonore avant le grand clash. Une fois atteint ce clash, le rythme ralentie, c’est le retour à la case départ, changement d’ambiance.

L’ensemble est dirigé par le trompettiste/cornettiste Graham Haynes, fils du fameux batteur Roy Haynes. Il indique le nombre de mesures, fait signe aux musiciens, dirige l’action. Il ne joue pas beaucoup de sa trompette. Celle-ci est reliée à une console. Haynes va souvent souffler dans sa trompette tout en y modulant le son par la console. Est-ce pertinent ? Pas vraiment. Il nous balance de la friture par-dessus tout le reste. Un souffle aigu nous frappe. Il va aussi jouer sans moduler le son, c’est à ce moment que l’ombre de Miles passera sur scène. Quelques solos éclaireront la noirceur de cette musique pourtant si vivante. Entre les pièces, DJ Logic nous fera entendre quelques extraits d’entrevues de Miles. Outre cela, je n’ai pas pu vraiment saisir ce qu’il apportait de si important à l’ensemble.

Ce ne fut pas un concert de virtuosité, mais plutôt un concert synthétique. J’ai vu beaucoup de gens partir entre les pièces. Sans doute surpris par la proposition. Peut-être pensaient-ils entendre Kind of Blue ? Bitches Brew est beaucoup plus radical. Je crois aussi que ce n’était pas la meilleure salle pour ce concert; trop froid, trop grand. La distance entre les musiciens, la musique et la foule n’a pu être comblée par un jeu passionné. Malgré l’agréable présence d’un percussionniste multipliant les « petits sons » et la rondeur particulière de la clarinette basse l’on n’a pas transcendé l’album. Comme l’an passé avec l’hommage à Kind of Blue on se dit que l’album est encore et toujours supérieur à toutes les relectures possibles.

Vijay Iyer Trio; Vijay Iyer (piano), Stephan Crump (contrebasse), Marcus Gilmore (batterie)

Si vous ne connaissez pas Vijay Iyer, c’est le temps ou jamais. Pianiste doté d’une excellente technique, il apporte son intelligence notable au service d’un jazz actuelle dépouillé et hautement efficace. Son trio se présentait au Gesù fort d’une critique très favorable à l’avenant. Leur dernier album Historicity (Act, 2010) risque fort bien de terminer l’année dans la plupart des palmarès de la planète jazz. Le résultat en concert fut à la hauteur des attentes.

Relativement à l’aise devant le public, Iyer pris le micro d’entrée de jeu afin de détendre l’atmosphère. Il s’est amusé de la voix robotique annonçant chacun des concerts du FIJM. Avec raison je dois dire… Puis, ce fut le départ pour plus de 100 minutes de jazz d’une intensité relative et bien dosée. Le jeu de Iyer est proche de celui de Brad Mehldau, sans pour autant en être un calque ni un dépassement. Je veux dire qu’ils font partie d’une même mouvance jazzistique. Iyer est certes moins lyrique, plus percussif à la manière d’Andrew Hill qu’il va citer. La plupart des pièces jouées seront tirées de l’album Historicity. Une pièce de Micheal Jackson sera offerte, de même qu’une de Julius Hemphill et de M.I.A. C’est sur la pièce Cardio que l’on prendra la pleine mesure et la force du trio. L’improvisation s’étirera au-delà de 15 minutes. La clé de ce trio est la facilité avec laquelle on joue avec le tempo et le rythme. La structure temporelle nous rend ainsi sur un qui-vive constant. Rapide de la main droite, Iyer fusionne un jazz complexe, contemporain et parfois opaque avec des éléments plus pop ou indé. Nous sommes loin d’un piano trio des années 50. Le blues est pratiquement complètement expurgé, sauf au rappel. Plusieurs idées émergent en même temps du piano, tandis que le contrebassiste Crump dépose une solide dose de rythme inventif. Le lien qui unit Iyer à sa section rythmique est particulièrement impressionnant. Il n’y a aucune perte dans ce jazz, la pensée rejoint l’acte créateur d’un seul mouvement. C’est jeune, élastique, intelligent et redoutable. La foule apprécia chaque note, avala chacun des accords, attentive à la moindre déconstruction sonore afin de mieux apprécier la suite. Un album solo est prévu pour l’automne dans le cas de Iyer, nous avons déjà hâte !

Bitches Brew Revisited avec Vernon Reid (guitare), Graham Haynes (trompette), DJ Logic (platines), Melvin Gibbs (guitare basse), James Hurt (claviers), JT Lewis (batterie), Adam Rudolph (percussion), Antoine Roney (saxophone, clarinette)
25 juin 2010, Théâtre Jean-Duceppe, dans le cadre du Festival International de Jazz de Montréal

Vijay Iyer Trio; Vijay Iyer (piano), Stephan Crump (contrebasse), Marcus Gilmore (batterie)
25 juin 2010, Gesù, dans le cadre du Festival International de Jazz de Montréal

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